On monte à la villa Noailles par une route étroite qui grimpe au-dessus d’Hyères, et l’on arrive devant une maison qui, en 1925, ne ressemblait à rien de ce qui existait. Cent ans plus tard, elle ne ressemble toujours à rien d’autre. C’est le genre de bâtiment qui divise : les uns y voient un manifeste, les autres un bunker blanc posé sur une colline. Les deux ont raison, et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
Une commande de mariage devenue laboratoire
Charles et Marie-Laure de Noailles commandent la maison à Robert Mallet-Stevens au début des années 1920. C’est sa première commande complète, et il n’a alors rien construit d’aussi ambitieux. Le noyau initial est bâti entre 1923 et 1925 ; la maison est habitée en novembre 1925.
Puis elle ne cesse plus de grandir. Piscine couverte en 1926-1927, salon rose en 1927, gymnase en 1928, court de squash en 1932. Les extensions se poursuivent jusqu’en 1933, les modifications jusqu’à la veille de la guerre. L’architecte hyérois Léon David suit le chantier sur place ; Louis Barillet signe le plafond de verre du salon rose ; le jardin cubiste, triangulaire, est dessiné par Gabriel Guévrékian avec une sculpture de Jacques Lipchitz.
Sur la taille finale, prudence : les sources officielles ne s’accordent pas. La base Mérimée annonce 1 800 m² et quarante-deux chambres, l’Inventaire régional 2 400 m² après 1933, d’autres sources encore 2 000 m² et soixante pièces. Disons une grande maison, très grande, dont personne ne semble avoir refait le métré récemment.
Un point de vocabulaire qui a son importance : la villa est inscrite au titre des monuments historiques, pas classée. Deux arrêtés, l’un du 29 octobre 1975 pour les vestiges de l’enceinte médiévale, l’autre du 9 décembre 1987 pour la villa et ses jardins. Depuis 2012, elle porte le label « Maison des Illustres ».
Ce que les Noailles y ont fait venir
Le couple ne collectionnait pas seulement des objets, il finançait des œuvres. Dalí, Buñuel, Cocteau ont bénéficié de leur mécénat. En 1929, Man Ray tourne sur place Les Mystères du Château du Dé — la maison y joue son propre rôle, avec ses volumes géométriques et ses jeux d’ombre.
La famille vend la villa à la commune d’Hyères en 1973. Elle est aujourd’hui propriété communale, et c’est là toute la différence avec les autres maisons d’artistes de la Côte : celle-ci n’est pas devenue un mausolée. Elle programme, elle expose, elle accueille des résidences.
Le festival, mi-octobre
Le rendez-vous que tout le monde connaît, c’est le Festival international de mode, de photographie et d’accessoires, dont la 41e édition se tient du 15 au 18 octobre 2026. Concours, expositions, rencontres, conférences, salon des éditeurs, défilé et remise des prix.
Détail pratique que les habitués connaissent et que les autres découvrent en s’énervant : pendant le festival, la montée de Noailles est fermée à la circulation. Des navettes gratuites font le lien avec le parking du Château et le Théâtre Denis. Il faut prévoir ce temps de transfert.
L’autre grand rendez-vous, Design Parade, se tient en juin et laisse ses expositions en place jusqu’à fin août. L’édition 2026 marquait un double anniversaire, la vingtième édition côté objet et la dixième côté architecture d’intérieur.
Le piège de septembre
Voilà l’information qui vaut le déplacement de cet article. La villa ferme entre ses deux temps forts. En 2026, les expositions d’été s’arrêtent le 30 août et le site reste fermé jusqu’au 14 octobre, veille du festival. Il rouvre ensuite du 21 octobre au 31 décembre, du mercredi au dimanche, de 13h à 18h.
Chaque année, des visiteurs montent la côte en septembre et trouvent porte close. Ils ne sont pas mal informés : ils ont lu une fiche qui n’était pas à jour. Plusieurs annuaires institutionnels affichent encore des horaires anciens, y compris une fiche ministérielle qui annonce une ouverture quotidienne. Le seul calendrier à considérer est celui du site de la villa.
Sur les tarifs, même prudence. Le site officiel renvoie vers une billetterie sans afficher les montants ; les offices de tourisme citent 6 € pour l’exposition seule et 10 € avec visite guidée, avec un pass annuel autour de 20 €. La gratuité, elle, est documentée par la villa elle-même : moins de 18 ans, étudiants, demandeurs d’emploi, bénéficiaires des minima sociaux, personnes en situation de handicap et leur accompagnateur, journalistes, détenteurs du Pass Éducation.
Le parc, ouvert quand la villa ne l’est pas
C’est le plan B des Hyérois, et il est excellent. Le parc Saint-Bernard qui entoure la villa est gratuit et ouvert toute l’année, indépendamment des horaires du bâtiment. Un hectare labellisé « Jardin remarquable », en terrasses, avec la rade en contrebas.
Quant au jardin cubiste de Guévrékian, il se regarde d’en haut. Il est triangulaire, en contrebas, organisé en damier de carrés maçonnés autour d’un bassin rectangulaire, avec des mosaïques noires, rouges, jaunes et bleues. Les tulipes et orangers d’origine ont cédé la place à des plantes grasses. Modifié en 1933, il a été reconstitué en 1986. Depuis la cour de la villa, la composition se lit d’un coup d’œil ; à hauteur d’homme, on ne voit qu’un jardin bizarre.
Une maison qui traverse une zone de turbulences
Il serait malhonnête de ne pas le mentionner. Depuis 2025, la villa traverse une crise de gouvernance : un rapport transmis aux collectivités financeuses a mis en cause sa gestion, une administratrice a été nommée, les statuts ont été modifiés pour faire entrer l’État et les collectivités au conseil d’administration.
Jean-Pierre Blanc, directeur depuis 2003 et fondateur du festival, a quitté l’institution à l’automne 2025. Hugo Lucchino lui a succédé à la direction générale. En parallèle, un chantier de réhabilitation porté par la métropole, chiffré à plusieurs millions d’euros, doit sécuriser les accès, les remparts et le cheminement depuis le parking. Les Journées du patrimoine 2026 annonçaient encore une présentation du projet de restauration, ce qui suggère que tout n’est pas soldé.
Rien de tout cela ne change ce qu’on voit sur place. Mais cela explique pourquoi la programmation bouge, pourquoi le festival est passé de quatre à trois jours, et pourquoi il vaut mieux vérifier avant de monter.
Et le deuxième lieu, à Toulon
Peu de gens le savent : la villa Noailles programme aussi à Toulon, à la médiathèque Chalucet, et l’entrée y est gratuite. Au cœur de l’été 2026, on pouvait y voir une partie du programme du mardi au samedi. Pour qui habite Toulon et n’a pas envie de monter à Hyères, c’est une porte d’entrée sans frais.
Ce va-et-vient entre les deux villes est devenu une constante de la vie culturelle locale — on le retrouve à l’identique dans la saison de l’Opéra de Toulon, qui joue hors les murs pendant ses travaux. Si vous prolongez la journée côté rade, la Villa Tamaris à La Seyne propose une autre lecture de la villégiature méditerranéenne, plus XIXe et plus romanesque. Et pour une fin d’après-midi en hauteur, la chapelle Notre-Dame du Mai reste le meilleur belvédère du secteur.
Une dernière recommandation, terre à terre : au moment où ces lignes sont écrites, l’ascenseur desservant les expositions des étages était hors service. Deux places réservées aux personnes à mobilité réduite existent à l’entrée ouest. Un appel au 04 98 08 01 98 avant de venir n’est jamais du temps perdu.